Categories
Social Media

Mastodon, décentralisation et pluralité pour le vivre ensemble

Mastodon est un nouveau réseau social fédéré. Les différentes installations de Mastodon (aussi appelée “instances”) sont sur différents serveurs et sont gérées par des personnes ou des organisations différentes. Les utilisateurs créent des comptes sur des instances publiques. Ils peuvent suivre des utilisateurs (comme sur Twitter) qu’ils soient sur la même instance ou sur d’autres.  Je n’entrerai pas dans des détails techniques ici.
Le but de ce billet est de montrer l’intérêt social d’une telle décentralisation. Pour le côté pratique, j’ai mis des liens utiles pour vous y mettre à la fin du billet…
Un réseau social fédéré permet, entre autre, des innovations de gestion. L’outil technologique est une chose; les règles du vivre ensemble et les conventions sociales qui s’y appliquent en sont une autre. C’est ce dont nous parlerons ici. Un grand nombre d’instances gérées par un grand nombre d’entités différentes, aux formes juridiques différentes et hébergées dans des pays différents. Cela va permettre, par exemple, une diversité bienvenue dans les politiques de modération, la gestion des conflits et du harcèlement. Cette diversité peut donner lieu à ce que d’aucun appellerait le chaos. Habiter ces espaces multiples risque d’être un peu plus difficile. Il faudra se renseigner sur les instances dans lesquelles on s’installe et faire des choix éclairés (et mettre en place des outils d’import/export permettant de changer d’avis facilement).
Les réseaux sociaux centralisés cachent un monde de complexité. Leur centralisation les oblige à chercher des solutions globales et homogènes à des problèmes sociaux qui ne le sont pas. Les règles de modération de Twitter et Facebook ainsi que les problèmes qu’elles posent sont le reflet de la société états-unienne, des idées de leurs employés et de leurs cadres. Forcément.
Les biais dans l’organisation d’un espace de parole sont inévitables. C’est pour cela que ces espaces de parole doivent rester multiples. On doit pouvoir choisir librement en fonction de ses propres valeurs dans quels espaces on veut discuter. Or les réseaux sociaux centralisés monopolisent l’attention et concentrent le pouvoir.  Ils cherchent à se donner l’apparence de l’objectivité et de l’équité en cachant le travail humain mal rémunéré de modérateurs derrière un voile algorithmique (digital labor) et en promouvant le mythe de l’objectivité des algorithmes. Mais ce paravent est trop petit pour cacher les enjeux, les luttes intestines au sein des entreprises qui gèrent les réseaux et l’impossibilité de l’équité totale dans la modération.
La polémique sur les ventes privées d’arme à feu sur Facebook en mai dernier nous donne des exemples de toutes ces difficultés. D’abord, les nouvelles règles ne pouvaient pas être appliquées de la même façon à tous les cas reportés. Les utilisateurs reportant les ventes d’armes se sont retrouvés eux-mêmes empêchés d’utiliser le réseau social lorsque leurs signalements étaient jugés non-pertinents. Chuck Rossi alors “director of engineering” chez Facebook, s’est publiquement exprimé contre la nouvelle politique restrictive de son employeur et a fédéré des administrateurs de groupes supprimés afin de les aider à reprendre leurs activités.
Le contrôle des armes est une question de société centrale aux États-Unis. Ce n’est de loin pas la seule. Un autre exemple probant est la représentation de l’allaitement. Des représentations d’allaitement ont souvent été supprimées et leurs auteures bannies de Facebook comme en témoignent de nombreux articles: le cas d’une mère nourrissant l’enfant d’une femme hospitalisée et le cas d’une administratrice de groupe sur l’allaitement. Cette question dépasse largement le cadre états-unien et touche bien sûr tout l’Occident. La réponse qu’y apporte Facebook en disant que les tétons ne doivent pas apparaître pour rendre une photographie acceptable est absurde. surtout si elle doit s’appliquer au monde entier. Un système décentralisé permet d’en expérimenter d’autres en fonction des cultures et des sensibilités de chacun Qu’une réponse moins mauvaise s’impose sur les autres avec le temps ou pas, la pluralité des réponses permettra aux utilisateurs de faire des choix. La pluralité est une fin en soi dans ce contexte.
Pour Twitter, une grande partie des réticences à agir contre les problèmes de harcèlement vient de perspectives radicales concernant la liberté d’expression et des dysfonctionnements de l’entreprise comme le montrait BuzzFeed. Cet article a été considéré “à charge” mais il montre bien les idées et les conflits menant à l’immobilisme relatif de la firme.
Les fondateurs de Twitter (qui ont eu un rôle dans la création de Blogger et d’autres services à l’impact culturel immense) semblent vouloir voir la liberté d’expression dans un sens très large et très permissif. Si la liberté d’expression est un principe nous protégeant de nos gouvernements. Elle n’inclut pas le droit à une plate-forme pour diffuser des propos. Elle est encore moins un bouclier protégeant les personnes qui s’expriment des conséquences de leurs prises de parole. Bien sûr, les idées radicales ayant cours dans l’entreprise Twitter se heurtent aux cadres légaux dans de nombreux pays et posent des problèmes pratiques. Longtemps, il semble que l’organisation ai cherché à remplacer un radicalisme par un autre. Voyant qu’il n’existait pas de solution parfaite que l’on peut parfaitement appliquer à tous, l’entreprise a de la peine à lancer des initiatives. Depuis la publication de l’article par BuzzFeed, des améliorations comme le filtre de qualité et la possibilité de cacher les comptes sans photo de profil ont été introduites. Pourtant, le harcèlement organisé et semi-automatisé visant à faire taire et écarter certaines parties de la population de l’espace public est fortement ancré sur Twitter. Je doute que l’organisation puisse régler le problème rapidement.
Là encore, la décentralisation est une solution possible. Elle est, en tout cas, une chance d’expérimenter des solutions différentes à plus petite échelle et loin de l’idéologie de la Silicon Valley. Chaque instance peut développer ses propres règles et sa propre culture du vivre ensemble. Le fait que les utilisateurs de Mastodon (et d’autres réseaux décentralisés) ont le libre choix de leur instance va pousser les administrateurs d’instance à réfléchir sur ces questions et expliciter leurs positions. Nous aurons plus d’échanges de vue et d’opinions et nous avancerons ainsi.
Cela mettra aussi la pression sur les grands réseaux sociaux centralisés. Il n’y a pas besoin d’un exode massif des utilisateurs de Facebook et de Twitter vers des solutions décentralisées. Les changements positifs peuvent se déclencher à partir d’un nombre important mais atteignable d’utilisateurs. Mozilla Firefox a contribuer à faire repartir la concurrence et à ré-orienter les efforts des développeurs de navigateurs vers un meilleur support des standards en faisant un accroc (grandissant mais tout d’abord modeste) dans les parts de marché d’Internet Explorer. Pendant longtemps, Internet Explorer et Netscape Navigator se sont fait concurrence en introduisant des balises HTMLs nouvelles et non conformes aux standards du W3C. Netscape a disparu. Après avoir gagné une position dominante avec Internet Explorer, Microsoft a stoppé net son développement.  Et le web s’est trouvé coincé pendant quelques années. Grâce à l’activisme de beaucoup de web designers soucieux de repartir sur de bonnes bases et à l’arrivée de Firefox, respectueux des standards, Microsoft a repris le développement de son navigateur. Les modalités de la concurrence entre les navigateurs sont maintenant le respect des standards pour un web interopérable, les nouvelles fonctionnalités (onglets, navigation privée…), l’accélération de l’affichage des pages et de l’exécution du JavaScript.
Comme promis, des liens pour vous y mettre. Kozlika a déjà sorti un guide de démarrage en Français. Funambuline serait en train de rédiger un mode d’emploi complet en Français (màj 19/04: elle l’a publié!). Encouragez-la à le finir car il deviendra sans nul doute un bel ajout à sa collection de guides de référence. Quant à moi, j’ai créé mon compte sur une instance lettone à majorité francophone quelques minutes avant que ce soit “cool”. Pouet!
Mise à jour 13:34: L’ami Yann Heurtaux apporte une nuance intéressante sur la différence entre réseau fédéré et réseau pleinement décentralisé.
Mise à jour 19/04 6:44: L’amie Funambuline a publié son Mastodon 101 – mode d’emploi.

Categories
Social Media

Twitter keeps the burden of moderation on users

The Buzzfeed piece about Twitter abuse that makes the rounds since last Thursday proves to be a very interesting read. The way the abuse problem has been left to fester is infuriating. So much so that while reading I took notes. Notes laced with profanity. Here are a few thoughts.
Free speech radicalism is an easy extremist tenet to hold in many ways. First, it is often defended by people who don’t know abuse at all. They, therefore, don’t have to make any sacrifices for this radical belief of theirs. Second, it is — in theory — a steadfast policy that protects the company from liabilities. They can then say that they’re a utility and don’t make content decisions.
It stems, however, from a weird idea of free speech. Free speech is great. I wouldn’t want the government to silence me but I want to be held accountable for the shit I say. Free speech radicals seem to have another definition. To many of them, free speech as being allowed to say whatever you want, often without suffering any consequences. Allowing people to be protected from the consequences of shitty actions and shitty words is not a moral imperative. It creates a toxic environment where a few assholes can police the speech of all the others by unleashing barrages of abuse and threats. It doesn’t help foster more productive debates. Just the opposite.
Yet, once people accept something needs to be done, the search for the ‘perfect solution’ begins… This search lead to paralysis as Vivian Schiller is reported as saying in the piece. Extremists always ask for a perfect solution before letting go of their own problematic one. Always seeking to swap an extremism for another. But that’s not how the social space works, that’s not how humans function and communicate. There needs to be moderation in every sense of the word. We need kind and intelligent judgment calls and concessions. There needs to be consistency obviously but no solution will ever be perfect.
Jack Dorsey is quoted as saying “No employee should ever be in the position of having to decide, subjectively, what qualifies as free speech and what does not”. This makes me doubtful that this problem will ever be mitigated. It will always come down to human judgment whether the judgment of a moderator or the judgment of an engineer designing an algorithm. Stress cases will always arise where the meaning of free speech will need to be discussed. Putting the burden completely on the users to moderate is again non-committal safe in the sense that investors might not punish the company and it won’t unleash lawsuits but it won’t fix the problem that for a vast majority of users, being on Twitter is very tiring work, an energy drain and often even a safety concern.
Large organizations all have things they’d rather not discuss (*cough* web governance *cough*), power struggles they’d rather not address, ambiguities that are preserved even if they hurt the business because it is believed that somehow these discussions would never end and distract everyone. I firmly believe leaders should encourage these discussions nonetheless. Especially in this case.