Démocratie pastorale suisse

Les journalistes et politologues suisses se promènent depuis quelques temps l’oeil hagard et les épaules baissées. Certains menacent même de se défouler sur de pauvres fromages innocents. Ce découragement et cette tristesse trouvent leur source dans une choquante révélation: il s’avère que nos voisins français ne connaissent pas du tout les subtilités de notre système politique.

Les “Gilets Jaunes” revendiquent maintenant l’introduction d’un référendum d’initiative citoyenne (RIC) en France. Un débat passionné et bordélique (français, quoi) s’est donc engagé. Nos outils démocratiques sont soit loués comme la source de notre stabilité politique et notre paix sociale à toute épreuve; soit comme un exemple des dangers de la démocratie directe avec notre interdiction des minarets ou encore l’initiative contre l’immigration de masse qui a mis en péril nos relations avec l’UE. Les opposants au RIC promettent le retour de la peine de mort, l’interdiction totale de l’IVG, la création d’abîmes sacrificiels dans les gorges d’Apremont où seraient jetés les intellectuels publics… Dans les affres du débat, la Suisse est toujours présente mais les imprécisions se multiplient.

Je vagabonde d’un bout à l’autre de notre petit territoire en train très souvent. Et je vois défiler dans le cadre de la fenêtre les parallélé-pipi-pède rectangles gris que les Suisses alémaniques appellent des immeubles; les églises se découpant sur les silouhettes de nos épaisses forêts; les châteaux blanchis à la chaux qui ornent chaque colline; les villages qui dorment dans les volutes de brume s’élevant du sol qui gonflent en automne et dérobent tout le canton d’Argovie au regard…

Le train passe par des prairies fleuries toute l’année entrecoupées de rivières de chocolat où les enfants dansent et s’amusent en laissant échapper des rires cristallins entre des rangées de dents parfaitement bien alignées.

Une fois ivres de chocolats, ils rentrent dans leurs maisons adossées aux ateliers d’horlogerie de leurs parents, mettent la table et sortent le fromage dont ils coupent de grands morceaux. Lorsque les parents fourbus de fatigue viennent s’écrouler sur leurs chaises avec les yeux qui se croisent d’avoir trop longtemps fabriqué des roues dentelées minuscules, ils leurs servent de grands verres de lait revigorants.

C’est alors qu’ils entendent Ürsli qui court entre les maisons en faisant sonner sa grosse cloche. “Oh, non” se disent-ils, “encore des référendums concoctés par des affairistes de la grande ville. Il faudra faire garder les enfants pour aller voter…”

Le dimanche de votation arrive finalement. Les parents habillés comme pour aller à l’Eglise se préparent à se rendre au culte trimestriel de la démocratie directe à la maison de commune. En y entrant, ils passent devant les autres citoyens qui sont déjà passés par l’isoloir et se racontent maintenant des petites blagues avec des petits godets de vin blanc à la main.

Monsieur sussure à Madame ce qu’elle doit voter. Elle le répète dans sa tête pour être sûre de ne pas oublier. Il entre dans l’isoloir, coche les cases “oui” ou “non” sur les 23 objets en consultation, puis ils ressort la mine réjouie en tenant le rideau pour que Madame se glisse dans la cabine. C’est à son tour. Elle se répète les consignes de son mari et coche les cases, puis ressort. Là, elle trouve Monsieur en train de raconter de petites blagues avec un godet de vin blanc à la main. Elle aussi, en attrappe un sur le bar. Et elle rit aux blagues de ses voisins en gardant les lèvres scéllées.

Lorsque le soleil se décroche de son zénith, que l’on a bien bu et bien rit, vient le temps de rentrer. Ils sortent de la maison de commune. Immédiatement, ils sont empêchés de quitter la place communale par une foule. Chacun tient une planchette à pince et chaque planchette à pince porte des feuilles de récolte de signature. Les citoyens sont assaillis de toute part par des démocrates enragés qui leur demande de signer des référendums avec la bave aux lèvres. Madame est prise de panique et regarde Monsieur avec des yeux pleins de détresse. Lui, serre la main de sa femme un peu plus fort et se fraye un chemin à grands coups d’épaule à travers la cohue. Ils disparaissent au bout de la place et marchent à petits pas rapides vers leur maison en soupirant.

Le même jour, vers quinze heures, alors qu’ils sont toujours attablés devant le jambon d’épaule roulé préparé par Madame, ils tendent l’oreille. Ils entendent alors Ürsli qui sonne sa cloche en courrant entre les maisons et gueule les résultats des référendums à plein poumon. “Le peuple a, une nouvelle fois, voté n’importe comment”, s’exclame Monsieur en jettant sa serviette en boule sur la table. Et tous soupirent par avance car il faudra tout recommencer dans trois mois.