Inanna / Ishtar et la silviculture

Inanna / Ishtar me fascine depuis longtemps. Je voulais faire une version française et facile à lire d’histoires concernant cette divinité mésopotamienne.

Statue de la déesse Inanna/Ishtar

L’histoire présentée ci-après n’est pas chronologiquement la première mais elle me semblait une bonne première étape car elle est courte et plutôt simple. De plus, elle m’a fait penser à des botanistes et herboristes de ma connaissance car elle parle de faire pousser un arbre pour des motifs utilitaires.

Inanna et le saule1

En ce temps là, un unique saule poussait sur la rive de l’Euphrate. Le vent de la tempête, le mauvais vent du sud lui arracha ses branches et le déracina. Le fleuve l’emporta et il flotta jusque dans le domaine d’Inanna. Alors qu’elle se promenait sur la rive, elle le ramassa.

Elle enfonça ses racines dans la terre meuble de son jardin avec ses pieds. La sensation de la terre humide lui était agréable. Elle l’arrosa et s’en occupa un temps. Mais son impatience la rattrapa. Bientôt, elle se demandait: “Quand cet arbre deviendra-t-il une chaise luxueuse où je pourrai m’asseoir? Quand un lit luxueux où je pourrai m’allonger?”. Il demeurait malheureusement trop petit pour être abattu.

Dix ans s’écoulèrent. Il finit par s’élever fièrement. Son ombre s’étendait sur tout le jardin. Il était prêt à être abattu.

Malheureusement, dans l’intervalle, un serpent s’était construit un nid au milieu de ses racines. Une jeune fille fantôme s’était mise à hanter son tronc. Et le terrible oiseau Anzu qui pouvait cracher l’eau et le feu avait installé ses oisillons dans ses branches.

De nombreuses fois, Inanna tenta de les chasser. Les créatures étaient insensibles aux charmes et incantations de la déesse. La jeune fille fantôme se moquait ouvertement de ses efforts. Son rire résonnait à travers tout le jardin. Des larmes de rage coulaient sur les joues d’Inanna.

Les larmes encore sur les joues, elle alla demander l’aide de son frère Utu. Elle lui raconta l’histoire depuis le début: la tempête, l’arbre, les indésirables dans son jardin et son désir de mobilier en saule. Elle demanda à Utu de chasser les importuns et d’abattre l’arbre pour elle. Malheureusement, Utu refusa de l’aider.

Elle s’en alla alors en quête d’un autre guerrier. Elle alla trouver le jeune Gilgamesh. Il était heureux de pouvoir se rendre utile à la déesse. Il mît sa ceinture et prit la hache de combat qu’il réservait pour les expéditions (et qui lui servirait plus tard à décapiter le monstre Humbaba). Il approcha de la base de l’arbre. D’un coup de sa hache, il coupa la tête du serpent. L’animal qui ne pouvait être délogé par les charmes et la magie était enfin mort. Les autres habitants de l’arbre prirent peur. L’oiseau Anzu et ses oisillions se réfugièrent dans la montagne. La jeune fille fantôme fuit hors du jardin pour aller hanter la nature sauvage. Gilgamesh souleva donc l’arbre: tronc et racines. Il le jeta à terre.

Les jeunes hommes de la ville d’Uruk qui étaient venus avec lui coupèrent les branches et en firent des fagots. Gilgamesh offrit tout le bois à la déesse pour qu’elle puisse faire fabriquer une chaise où s’asseoir, une couche où s’allonger, et un coffre où ranger ses affaires.

La déesse donna à l’ébéniste des instructions pour qu’il fabrique, en plus de son mobilier, une boule et un maillet pour Gilgamesh et ses compagnons en remerciement de leurs services.

Gilgamesh et les jeunes hommes d’Uruk se mirent à jouer avec le maillet et la boule. Ils délaissèrent leur travail et l’administration de la cité. Les femmes assumaient seules tout le travail des champs et des maisons. Elles devaient supporter les clameurs des jeux des premières aux dernières lueurs du jour. Il leur incombait, en plus, d’apporter des raffraîchissements et des provisions aux hommes sur le terrain de jeu pour qu’ils puissent reprendre sans délai leurs matchs. Excédées, les femmes de tous âges se mirent à prier Enki des les libérer.

Entendant leurs prières, Enki ouvrit un trou dans la terre sous la boule et le maillet pour les faire tomber dans le monde souterrain.

Le matin, au moment de reprendre leurs jeux, Gilgamesh et les jeunes hommes d’Uruk trouvèrent leur maillet et leur boule au fond d’un gigantesque trou qui donnait sur les Enfers. Gilgamesh ne pouvait pas les atteindre en étendant ses bras ni en utilisant des perches et d’autres outils. Enkidu, son plus proche ami, ne put pas non plus y parvenir.

Gilgamesh très triste d’avoir perdu ces jouets dont il ne s’était pas encore lassé se mit à pleurer à chaudes larmes. Enkidu proposa alors à son ami Gilgamesh d’aller chercher le maillet et la boule dans le monde souterrain en personne. “En es-tu sûr?” demanda Gilgamesh. “Absolument”, répondit Enkidu. Gilgamesh mit en garde son ami : “Si tu vas aux Enfers aujourd’hui, il faut que je te previenne: les Enfers ont leurs règles”. “Et il te faut les respecter scrupuleusement si tu souhaite revenir sans encombre” ajouta-t-il. Ensuite, il énonça ces quelques règles.

  • Ne mets pas d’habits neufs ou propres, ils se rendraient compte que tu es un étranger.
  • Ne mets pas de sandales et va pieds nus.
  • Ne t’oins pas d’huiles parfumées, les morts t’encercleraient à son odeur.
  • Ne lance pas de baton, ceux que le baton frapperait t’encercleraient.
  • Ne tiens pas dans tes mains de cornouiller sauvage2, les esprits se sentiraient insultés.
  • Ne crie pas dans le monde souterrain.
  • N’embrasse ni ton fils ni ta femme et ne les frappe pas non plus quoi qu’ils aient pu faire. Les cris que cela provoquerait te feraient repérer et les esprits t’empêcheraient de revenir.

Mais Enkidu ne tint pas compte des mises en garde de son ami. Il revêtit ses plus beaux habits et chaussa ses sandales les plus confortables. Les morts devinèrent qu’il était un étranger. Il s’oignît d’huiles parfumées et son odeur le fît encercler. Il jeta des bâtons et ceux qu’ils frappèrent l’encerclèrent aussi. Il tint un bâton de cornouiller sauvage et les esprits se sentirent insulté. Il causa un grand désordre et les morts le retinrent dans le monde souterrain.

Heureusement, il n’attira pas l’attention de Ereshkigal qui portait le deuil perpétuel, ni de Namtar son héraut, ni des démons gardiens des Enfers. Mais les morts l’empêchaient de remonter.

Ne voyant pas Enkidu revenir, Gilgamesh alla jusqu’à la ville de Nippur au sanctuaire d’Enlil pour demander l’aide du roi des dieux. Le roi des dieux ne fût pas attendri par ses suppliques.

Gilgamesh voyagea alors jusqu’à la ville d’Eridu et il demanda à Enki de l’aider à libérer son ami du monde souterrain. Enki demanda de suite à Utu d’ouvrir un trou vers le royaume souterrain et d’en faire ressortir Enkidu, l’ami de Gilgamesh.

Dès qu’Enkidu fût libéré, les deux amis se tombèrent dans les bras. Enkidu demanda ce qu’il s’était passé pendant son absence et par quel miracle ils étaient réunis. Gilgamesh, quant à lui, demanda à son ami des détails sur la vie après la mort. Il voulait savoir quel sort était reservé aux gens et comment s’assurer une meilleure éternité. Et le récit d’Enkidu sur les Enfers peut être résumé3 comme suit: “Plus nombreuse est la descendance d’une personne et plus les descendants offrent d’eau et de nourriture à leurs ancêtres, meilleures sont les conditions de l’existence au royaume de Ereshkigal”.

  1. Le récit est plus souvent appelé “Gilgamesh, Enkidu et le monde souterrain”. On peut en trouver une traduction anglaise dans le Corpus Electronique de Littérature Summérienne sous le titre: Gilgamesh, Enkidu and the nether world”

  2. Le cornouiller sauvage Cornus Mas entrerait, d’après une affirmation de Wikipédia dont la source a été perdue, dans la composition du Cheval de Troie. Toujours d’après cet article de Wikipédia, les Serbes orthodoxes consommeraient des baies de cornouiller sauvage le matin du 6 janvier avec du vin avant de faire un signe de croix pour s’assurer une bonne santé toute l’année. On trouve d’autres informations (en Anglais) sur cette plante et l’utilisation de ses baies notamment sur le blog de l’Herbarium de Manchester

  3. Le récit d’Enkidu est, dans la version summérienne, un échange avec Gilgamesh où il interroge son ami sur différents cas particuliers. Son compte-rendu sur le royaume de la déesse Ereshkigal est fragmentaire et très long. Comme j’ai préféré me concentrer sur Inanna et le saule, j’ai pris la liberté de résumer cette partie.